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Salem Eschadely ( 1896 - 1954)

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Réalités : Le docteur Salem Eschadely : Une grande figure de combat pour la dignité et l’Indépendance.

 

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On ne peut concevoir l’identité d’une nation sans considérer la continuité de son être historique et ses spécificités à travers le temps ; car le passé — comme le définit le grand penseur Bergson — est une réalité qui se survit et se prolonge dans le présent; et le présent, c’est-à-dire ce qui se fait et non ce qui est, c’est l’état immédiat du devenir. Ainsi, à travers le temps et les générations qui se succèdent, s’élabore et se développe la mémoire collective ; et la nation qui perd sa mémoire risque de perdre son identité, son âme et, en d’autres termes, son être historique. L’élan identitaire demeure donc une nécessité absolue dans la démarche constructive et évolutive de chaque nation qui entend rester elle-même, pertinemment attachée à ses valeurs humanistes passées, présentes et à venir. Elle y puise la sève nourricière de sa personnalité collective, de sa culture et de sa civilisation. Préserver la mémoire collective de la nation est donc un devoir dans la conjoncture actuelle d’un monde inquiet, confronté en ce début du troisième millénaire aux défis de la montée d’un nouvel impérialisme qui voudrait phagocyter les identités spécifiques des peuples et les soumettre à sa volonté de puissance. A l’orée du 20 mars 2006, date anniversaire du cinquantenaire de notre Indépendance, des festivités particulières ont été décidées par le Président de la République, Zine El Abidine Ben Ali, soucieux de préserver de l’oubli notre mémoire collective et d’assurer la continuité identitaire de l’être historique tunisien. En cette mémorable circonstance, le cinquantenaire de notre Indépendance, tous les citoyens ont le devoir d’honorer les défunts et les vivants qui ont servi avec ferveur, loyauté, abnégation et sacrifices, parfois absolus jusqu’au martyre. La cause sacrée de l’émancipation du peuple tunisien ayant enduré les affres de l’exil sur sa propre terre, la vindicative domination coloniale de peuplement, les vexations, brimades, persécutions, atteintes à la dignité humaine et tous les effets d’une politique xénophobe et d’assimilation perverse visant le déracinement identitaire du Tunisien, la perdition de son âme et son rejet de l’histoire. Ce rappel de mémoire collective, il me tient particulièrement à cœur de l’étayer par un exemple pathétique d’une grande figure du militantisme tunisien, le docteur Salem Eschadely, tombé malheureusement dans l’oubli. Qui est ce combattant de la liberté, qui a payé chèrement son engagement par la pensée et l’action au service de la lutte pour l’Indépendance et la dignité de son peuple ? Pourquoi lançai-je, à la fin de cette analyse, un appel pour qu’une juste réparation soit faite à sa mémoire ? Né le 24 février 1896 à Monastir où il fait ses études primaires, Salem Eschadely poursuit le cycle secondaire au Collège Sadiki à Tunis (1910-1916), parmi la promotion où figure son ami intime, le futur leader destourien Mahmoud El Materi. Après un bref passage au Lycée Carnot, il part en France pour obtenir le baccalauréat (section philosophie) en juin 1919, le S.P.C.N. (sciences physiques, chimiques et naturelles) en 1920. Il entame alors des études médicales à la Faculté de Médecine de Paris dès la rentrée d’octobre de cette même année et occupe, en même temps, le poste de surveillant au Lycée Michelet de Vanves pour assurer les frais de ses études. L’étudiant Salem Eschadely manifeste une intelligence lumineuse et approfondit sa formation médicale, en décrochant successivement plusieurs titres dans maintes spécialités : diplôme de médecine des maladies infectieuses, diplôme de médecine sanitaire et maritime (1926), diplôme de médecine légale et de psychiatrie (1927), avant de soutenir sa thèse de doctorat en médecine (1929). Parallèlement à sa formation médicale, il manifeste un intérêt particulier pour les études politiques et suit les cours de l’Ecole des Sciences Politiques de Paris. Une fois ses études médicales terminées en 1929, il pratique la médecine à La Rochefoucauld (Charente) où il s’installe jusqu’au début de l’année 1934. La présence de Salem Eschadely en France coïncide avec celle d’un des principaux leaders du mouvement nationaliste “Jeunes Tunisiens” (1907-1912), Mohamed Bach-Hamba, fondateur et animateur de la revue de combat, La Revue du Maghreb, exilé en Suisse où il décède en décembre 1920. Salem Eschadely et son émule Mahmoud El Materi effectuent de 1919 à 1920 de nombreux voyages à Genève et à Montreux et mènent une activité politique intense aux côtés du leader banni. Eschadely et El Materi entrent en contact avec le leader et père du Destour, Abdelaziz Thaâlbi, installé à Tunis mais gardant toujours des relations par correspondance avec Mohamed Bach-Hamba, son ancien compagnon du mouvement Jeunes Tunisiens. Les deux jeunes militants destouriens entretiennent également des rapports étroits avec l’éminent intellectuel, activiste et fervent zélateur du panarabisme, Chékib Arslan (1871 - 1946). Salem Eschadely et son compagnon de combat El Materi sont vite repérés comme “éléments dangereux” et surveillés par la police française des frontières. Leurs correspondances sont contrôlées (1).  

Peu de temps avant la tenue du Congrès de la Paix à Paris, à la fin de la Première guerre mondiale, du collège de Thonon-Les-Bains où il était surveillant, Salem Eschadely envoie une lettre recommandée avec accusé de réception (2) au Président des Etats-Unis d’Amérique, Wilson, revendiquant le droit des Tunisiens et des autres Nord-Africains à la liberté. Les éléments essentiels de cette protestation sont rapportés par le journal socialiste, Le Populaire de Paris (3), dans un article intitulé “Vers la Liberté des Peuples-Une protestation des Musul- mans Tunisiens” (27 mars 1919). Après un rappel historique des conditions tragiques de l’implantation coloniale en Tunisie, alors que le pays “depuis 1867 jouissait d’une Constitution libérale, basée sur le principe de la séparation des pouvoirs”, les protestataires, sous l’impulsion de Salem Eschadely et de Mahmoud El Materi, demandent que “dans l’avenir, le Protectorat soit assuré par la Société des Nations”, et se permettent de dire au Président Wilson ceci : “La part que nous avons prise à la guerre nous autorise à revendiquer nos libertés perdues”. En octobre 1927, Salem Eschadely entame, avec le concours de Ahmed Ben Miled, des contacts avec les étudiants maghrébins, en vue de créer une association qui les regrouperaient. Le projet voit le jour fin décembre de la même année et Salem Eschadely est élu premier président fondateur de l’Association des Etudiants Musulmans Nord-Africains (A.E.M.N.A.). Une lettre manuscrite (4) adressée par Salem Eschadely, président de cette association aux autorités françaises, signale l’admission, au sein du premier bureau, de six nouveaux membres élus lors de l’Assemblée Générale du 20 mai 1928, parmi lesquels figurent de futurs éminents dirigeants maghrébins dont notamment les Marocains Ahmed Belafredj, Mohamed El Fassi et Mohamed Belhassen Ouezzani. Des rapports très étroits existaient entre l’A.E.M.N.A. et l’Etoile Nord-Africaine du leader algérien Messali El Hadj. La relation intime entre ces deux institutions est mise en évidence dans un document concernant la propagande anti-française (5). L’article 3 des statuts de l’Etoile Nord-Africaine y est cité, précisant que cette association a “pour but fondamental l’organisation de la lutte pour l’Indépendance des trois pays de l’Afrique du Nord... ”. Ce document souligne la même tendance au sein de 1’A.E.M.N.A. sous la présidence de Salem Eschadely “dont l’influence est considérée comme néfaste” et qui “fera vraisemblablement l’objet d’une prochaine mesure d’expulsion”. Cette action militante soutenue entraîna des tracasseries policières et des poursuites administratives à l’encontre de l’étudiant Salem Eschadely.

 Déjà, en 1919, élève au Collège de Thonon-les-Bains, il inquiétait l’administration coloniale à cause de ses relations avec Mohamed Bach-Hamba et Abdelaziz Thaâlbi et faisait l’objet d’une surveillance policière soutenue. Une note des services de renseignements français (6) conclut une enquête à son sujet comme suit : “II résulte de façon certaine qu’il [Salem Eschadely] professe bien des sentiments hostiles à l’influence de la France en Tunisie où il verrait d’un œil favorable un mouvement insurrectionnel auquel il espérait bien prendre part et qui permettrait aux Tunisiens de se libérer du joug du protectorat français ”. Puis, étudiant engagé dans la lutte de libération, il fit l’objet d’une correspondance entre le Résident Général de France en Tunisie, Etienne Flandin, le Ministre des Affaires Etrangères, celui de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts. Voici comment ces jeunes nationalistes sont signalés et présentés dans leurs relations avec Mohamed Bach-Hamba (7) : “La présence de Salem à proximité de la Suisse qui, on le sait, est naturellement le centre de ralliement de tous les agitateurs panislamistes, paraît particulièrement indésirable. En effet, bien que son dernier visa du passeport pour ce pays lui ait été refusé par M. le sous-préfet de Thonon, il est certain que Salem trouve dans cette ville des facilités pour communiquer avec les agitateurs susvisés parmi lesquels on cite notamment le nommé Bach-Hamba, bien connu de notre service, qui réside actuellement à Montreux. Le nom de Bach-Hamba est précisément cité avec éloges dans la première lettre de Mohamed (8). Il semble donc qu’il serait prudent d’éloigner Salem de la frontière franco-suisse afin de l’empêcher, dans la mesure du possible, d’entretenir des relations avec les éléments suspects réfugiés en Suisse. Il me paraît qu’il en est de même pour Mahmoud El Materi à Bourg”. Salem Eschadely, répétiteur au Collège de Thonon, et Mahmoud El Materi, surveillant d’internat au Lycée de Bourg, sont très souvent associés dans la correspondance officielle et les rapports de police (9). Dans une note de la Sûreté Publique (10), Salem Eschadely et Mahmoud El Materi sont signalés “comme manifestant dans leurs propos et leurs correspondances une violente opposition à notre Protectorat”. Un autre rapport mentionne ceci (11): “Ces deux personnages qui semblent liés par des liens étroits d’amitié, professent les mêmes idées concernant l’émancipation du peuple tunisien, opprimé d’après eux par la France. Mahmoud serait un collaborateur du journal Le Populaire auquel il aurait envoyé un article sur la Tunisie qui fut supprimé par la censure”. A l’appui de ce dernier rapport sont citées et insérées des lettres échangées entre ces deux camarades destouriens, jugés subversifs. Après examen des documents d’enquête, le Commissaire Divisionnaire recommande de “prendre des mesures contre Salem et Mahmoud afin d’empêcher la propagande parmi leurs compatriotes des idées qu’ils professent”. Rien n’échappe à la machine policière : la famille de Salem Eschadely est fichée (12). Salem est décrit “d’un caractère orgueilleux”. Son père Ahmed Ben Amor Eschadely, commerçant et propriétaire foncier à Monastir, les quatre frères de Salem—Mohamed, officier de police, Ali, commerçant en huile à Monastir, Hassen, administrateur au Collège Sadiki et Béchir, interprète à l’administration des Habous— font l’objet d’enquêtes policières. A la suite de cette correspondance en guise d’enquête, Eschadely est relevé de ses fonctions au Collège de Thonon en juin 1920. Peu de temps après l’élection de Salem Eschadely à la tête de 1’A.E.M.N.A, le nouveau résident général Lucien Saint convoque la famille de l’étudiant et lui lance un avertissement pour qu’elle le rappelle à l’ordre et l’invite à cesser toute activité politique en France. Salem Eschadely, lui-même, est convoqué au poste de police du Ve arrondissement pour une mise en garde, sous peine d’expulsion du territoire français. Mais il persévère dans la lutte et réussit à échapper au contrôle policier. De retour en Tunisie, en 1934, il reprend le combat en rejoignant les rangs du Néo-Destour dès sa création (mars 1934) ; il y retrouve d’anciens compagnons de Tunis et de Paris, les dirigeants du nouveau parti : Mahmoud El Materi, Habib Bourguiba, Tahar Sfar... Il est élu membre du Conseil National (Al Majlis al Melli) au 2ème Congrès tenu à Tunis (31 octobre - 2 novembre 1937). Il figure sur la photo souvenir (le premier, deuxième rangée à droite). Son appartenance au Néo-Destour ne l’empêche pas de garder des relations d’amitié avec l’ancien leader et père du Destour, Cheikh Thaâlbi. Lors des évènements sanglants du 9 avril 1938, son cabinet médical est pris pour cible à Bab-Souika et mitraillé par l’armée coloniale lancée dans les rues de Tunis à la poursuite des manifestants en révolte. Il contribue activement à la préparation et à l’organisation du Congrès de la Nuit du Destin (août 1946). Arrêté par la police, il est incarcéré à la prison militaire puis transféré à la prison civile de Tunis. Salem Eschadely est également, l’un des principaux fondateurs du mouvement scout tunisien à partir de mai 1936 ; il joue un rôle de premier plan dans la fusion des Scouts Musulmans Tunisiens qu’il dirigeait et des Eclaireurs de Tunisie présidés par Mustapha Ennabli. La fusion eut lieu sous le nom Eclaireurs Musulmans de Tunisie, le 7 juillet 1947 avec l’élection d’un nouveau bureau présidé par le docteur Stamrad, avec comme commissaire général Mongi Bali. Onze jours auparavant, répliquant à une lettre du directeur général de l’Instruction Publique (26 juin 1947), lui recommandant “la nécessité absolue de laisser le scoutisme en dehors de toute politique ”, Salem Eschadely lui répond astucieusement, le 28 juin 1947, en usant de sa formation d’ancien élève de l’Institut des Sciences Politiques de Paris, “ qu’il est très aisé de pratiquer le scoutisme chez les Tunisiens grâce au Traité du Bardo ”; et il insiste pour que soient enseignés les textes de ce traité et de ses annexes (circulaire du 8 mai 1881 et lettre du 10 mai 1881) qui reconnaissent et définissent “ la souveraineté du Bey et celle du peuple tunisien ”. Cet activiste politique était également féru de culture et de théâtre. On le trouve à la tête du conseil d’administration de la troupe théâtrale Al Kawkab at-Tamthili à Tunis en 1951, avec des collaborateurs de renom: Mohamed Zarrouk, Mohamed Bohli An-Nayyal, Mohamed Lahbib, Ali Ben Hadia, Abd el Jelil Ben Ali, Béchir al-Khangui, Abd el Aziz al Aroui et d’autres. C’est ce militantisme révolutionnaire qui lui valut une impitoyable persécution allant jusqu’à lui couper les moyens de subsistance et le radier du tableau du Conseil de l’Ordre des médecins. Cet acharnement s’explique-t-il seulement par son engagement politique sur le terrain pour la décolonisation de son pays ? C’est surtout le penseur et le personnage dans toutes ses dimensions : l’intellectuel révolté doublé du médecin praticien ayant mis sa formation, sa profession et son action au service de la cause nationale, qui ont soulevé contre lui les foudres de l’administration coloniale. La sanction la plus dure qui lui fut infligée le touchait sur le plan professionnel pour casser le moral de l’homme, le blesser dans sa dignité en le dégradant sur le plan social et en coupant les moyens de subsistance à son jeune foyer. Les prépondérants voulaient surtout briser l’homme de pensée qui osait contredire l’idéologie raciste que certains esprits malveillants essayaient d’ériger en système à travers une prétendue théorie médicale de psychiatrie “constitutionnaliste” prônée par l’Ecole de psychiatrie d’Alger. Déjà, en 1929, émergeait le révolté contre les dérapages dangereux de cette Ecole. Il réfutait dans sa thèse de Doctorat intitulée “Rythme paradoxal de fatigue et équilibre acide - base dans la neurasthénie”, l’interprétation fantaisiste et xénophobe “attribuant à la race et à la religion l’origine des psychoses dans mon pays, la Tunisie”. Ainsi il soutenait, dans une communication publique, que “le musulman n’était ni un taré appartenant à une race inférieure, ni un asthénique, ni un épicurien, et qu’il était l’égal de l’étudiant de n’importe quelle nation noble”. Le Docteur Salem Eschadely continuait, par la suite, dans l’exercice de sa profession en tant que premier médecin chef de service de psychiatrie tunisien, à contredire les tenants de la théorie présomptueuse et haineuse de psychiatrie “constitutionnaliste ”. Il osait affronter, à cette époque difficile, le plus acharné d’entre eux, un confrère xénophobe, le docteur Mareschal, qui prétendait dans un exposé à la tribune du Congrès de Psychiatrie et de Neurologie de langue française, en 1937, qu’il “existait entre la mentalité de l’Arabe et celle du toxicomane de grandes analogies : le goût de la rêvasserie et de l’inaction, le mépris de la notion de temps, l’importance toute relative donnée à la vérité... ”. Et, plus grave encore, même l’élite intellectuelle arabe et la fine fleur destourienne n’étaient pas épargnées par cet éhonté et partial adversaire qui éjectait sa haine du haut d’une tribune supposée être scientifique, en déclarant ceci : “Je pense simplement que la jeunesse musulmane, dite intellectuelle (sic), est particulièrement infectée... Les destouriens dont j’ai soigné quelques-uns (toxicomanes d’ailleurs) accusaient le gouvernement français de favoriser la dispersion de la drogue dans les milieux intellectuels arabes pour anéantir le mouvement destourien... ” Cette xénophobie prétendument “scientifique” était en vogue à l’Ecole de Psychiatrie d’Alger où enseignait le docteur Antoine Porot. Dans une thèse intitulée “De l’impulsivité criminelle chez l’indigène algérien” (1926) que lui dédiait un de ses disciples, le nommé D.C. Arrii, on lit ceci : “Chez l’indigène, les préoccupations d’ordre végétatif et instinctif l’emportent déjà, constitutionnellement, sur celles d’ordre affectif et intellectuel ; des conditions sociales, des tares hérédo-nerveuses, voire des croyances religieuses, interviennent, en outre, pour vicier cet instinct jusque dans ses fondements naturels... ” Et l’auteur de la thèse de se lancer, ensuite, dans des invectives à l’encontre du Prophète “Mahomet lui-même” (sic) et sa relation matrimoniale avec Aïcha. Quelle image caricaturale, visant à présenter Mohammed — bénédictions et salut sur lui — comme un débauché ! Touché au vif, le Docteur Salem Eschadely donna alors la réplique académique, en critiquant durement Antoine Porot pour avoir permis de “laisser passer une telle thèse”. Dans un article publié le 25 janvier 1929 dans L’Etendard Tunisien, il dénonçait “l’hérésie scientifique et le mensonge grotesque” de Monsieur Porot et de son disciple Arrii, l’auteur de la thèse incriminée qui, au lieu de se concentrer sur la recherche médicale académique et objective, faisaient le procès en règle de l’Islam et de son apôtre. La réplique de Salem Eschadely fut signalée par les services de renseignements. Elle s’insérait dans son discours d’adieu, en tant que président sortant de 1’A.E.M.N.A et nouveau médecin psychiatre. Tout en promettant à son auditoire de reprendre et de développer dans d’autres lieux les paradoxes de Porot et de son disciple Arrii, il affirmait notamment ceci : “Ces conclusions (celles de la thèse incriminée) constituent la violence la plus hardie et la plus agressive à la conscience humaine dans le domaine scientifique, que je connaisse. Ce qui m’étonne, c’est que Monsieur Porot, professeur agrégé à la Faculté de Médecine d’Alger, ait laissé passer une telle thèse, ou l’ait inspirée. Ignore-t-il les maladies de l’énergie ? Connaît-il le mécanisme psychique normal du Musulman et ses lois ? C’est par là qu’il faut commencer, avant d’en arriver à la pathologie mentale. Est-il possible d’analyser, dans une simple thèse de doctorat, la psychologie d’un peuple et de conclure aisément après une telle analyse à la présence, chez ce peuple, d’un cerveau favorable à l’éclosion de maladies mentales ? Quelle hérésie scientifique ! Quel mensonge grotesque! Et dire que ces conclusions sont susceptibles de s’étendre à 300 millions d’êtres humains”. Le ton, bien sûr académique, mais également politique, bousculait les tenants de l’hégémonie et leur langage abominable. A quoi pouvait-il s’attendre, sinon à s’exposer aux foudres de ces éhontés et fallacieux théoriciens, et en particulier le plus acharné d’entre eux, le Docteur Mareschal, médecin - directeur de l’hôpital psychiatrique de La Manouba où exerçait le docteur Salem Eschadely comme premier psychiatre tunisien, chef de service médical pour les maladies mentales ? Il avait été, en effet, recruté par voie de concours sur titre, le 20 juin 1934, par arrêté du directeur général de l’Intérieur pour assurer la responsabilité du poste sus-indiqué. Commençait alors un véritable calvaire pour ce talentueux et courageux médecin patriote qui osait contrarier l’élan raciste de son directeur, le docteur Mareschal, en 1937, et avant lui, en 1929, le titulaire de la chaire de psychiatrie à l’Ecole d’Alger, Antoine Porot et son disciple Arrii. Il fut relevé de ses fonctions par un arrêté du Secrétaire Général du gouvernement, le 26 avril 1939, pour une prétendue “incompétence notoire en psychiatrie pour laquelle il n’a jamais manifesté aucun intérêt... ”, alors qu’il n’était pas un nouveau venu dans la profession puisqu’il avait déjà pratiqué brillamment la médecine psychiatrique en France de 1929 à 1934, et encore pendant des années à Tunis. Mais tout était permis pour persécuter le penseur libre et l’activiste destourien révolté. Le 20 novembre 1942, le Conseil d’Etat, saisi par le docteur Eschadely, le rétablit dans ses droits en estimant “peu ou pas fondés” les reproches accumulés à son encontre. Mais, il ne pourra réintégrer ses fonctions que le 28 février 1945. De nouveau suspendu de ses fonctions à compter du 1er août 1948, il fut traduit devant le Conseil de discipline, le 29 mars 1949 et définitivement démis de ses fonctions à l’hôpital de La Manouba, le 31 mai 1950. Entre temps, d’autres griefs fictifs lui furent imputés. Mais l’une des raisons essentielles de son calvaire fut la suivante: alors que le docteur Salem Eschadely assurait l’intérim du directeur de l’hôpital, le docteur Carrère (qui remplaçait le docteur Mareschal suspendu de ses fonctions, notamment pour collaboration avec le gouvernement de Vichy pendant l’occupation allemande), l’Administration coloniale lui confia, par inadvertance, l’expertise de militaires français internés par subterfuge au service de psychiatrie de La Manouba pour les sauver de la vindicte populaire et apaiser l’indignation soulevée dans le monde, suite aux exactions monstrueuses commises par ces soldats sur la population, lors des évènements de Zéramdine et du ratissage militaire dans ce village sahélien en juin 1946, foyer de rébellion d’où ont émergé les fameux fellaghas zéramdiniens qui défièrent l’armée d’occupation. Salem Eschadely eut le tort, aux yeux de l’Administration coloniale, de conclure à l’entière responsabilité des militaires français incriminés. L’autre raison réelle de son calvaire, c’est d’avoir osé saisir le Secrétaire général de la Société des Nations, le 10 décembre 1948, d’une plainte contre les abus commis sur des malades tunisiens internés à l’hôpital de La Manouba. La hargne le poursuivit sans relâche. Non seulement il fut viré de ses fonctions dans cet établissement, mais aussi radié – pour une période de dix-huit mois — du tableau du Conseil de l’Ordre des médecins par ordonnance du Conseil de discipline, en date du 23 février 1950; celui-ci lui imputant “d’autres fautes professionnelles” qui demeuraient, néanmoins, imprécises dans les attendus de l’ordonnance. Le docteur Eschadely avait déjà fait l’objet, le 12 août 1948, d’une inculpation pour homicide volontaire, par intoxication médicamenteuse au mercure, d’une pensionnaire de l’hôpital psychiatrique, après une plainte du père de la défunte, apparemment inspirée par l’ennemi déclaré de Salem Eschadely, son confrère le directeur de l’hôpital, le docteur Mareschal, qui appuyait la plainte par un certificat médical. Paradoxalement, le décès eut lieu trois jours après que le docteur Eschadely eut quitté définitivement l’établissement sanitaire. Exhumée, la dépouille de la défunte ne décela aux experts aucune trace du produit incriminé. Un non-lieu innocenta le docteur Eschadely de cette grave accusation, mais paradoxalement, ne fut suivi d’aucune révision équitable de la sentence, ce qui démontre bien une volonté délibérée de destruction à son égard. Harcelé de toutes parts et subissant les foudres d’une machination coloniale infernale, le docteur Salem Eschadely s’effondra soudainement en martyre de la cause nationale, terrassé par une crise cardiaque “d’origine émotive”, le 11 juin 1954. Ce serait justice à lui rendre, à titre posthume, que de le rétablir dans ses droits légitimes, à l’occasion du Cinquantenaire de l’Indépendance de son pays. N’a-t-il pas chéri et servi corps et âme la Tunisie jusqu’à l’effondrement physique ! Ce damné et proscrit pour que vive la Tunisie libre n’a pas connu la joie de l’Indépendance. Ne mériterait-il pas d’être salué dans son Acropole Céleste! C’est un appel du cœur que je lance ici à la conscience nationale, aux légataires et continuateurs du Destour, le R.C.D. et son Président Zine El Abidine Ben Ali, soucieux de rendre justice aux combattants de l’Indépendance. La famille Eschadely et la Société Tunisienne de Psychiatrie (Hôpital Razi) détiennent des éléments du dossier politique et administratif de l’éminent défunt, comme l’atteste la lettre adressée par le professeur Saida Douki, Présidente de la S.T.P à Madame veuve Eschadely, en date du 7 septembre 1993. Le professeur Douki n’a pas manqué dans sa lettre d’émettre le souhait “qu’une juste réparation soit faite à la mémoire d’un des pionniers de psychiatrie tunisienne”. Et d’ajouter, par ailleurs, dans le rapport professionnel d’accompagnement concernant la demande de réhabilitation de feu docteur Eschadely, souhaitée par sa veuve et ses enfants, ceci : “Nous n’avons certes pas qualité, en tant que société savante, pour juger de l’action politique de l’intéressé, mais nous pouvons affirmer qu’elle a été la raison principale de sa condamnation professionnelle car, rien dans le dossier ne justifie sur le plan médical l’extrême rigueur des sanctions qu’il encourut”. Et d’ajouter : “En tant que psychiatres et citoyens tunisiens indépendants et égaux grâce à la lutte de tous les artisans de l’Indépendance, nous ne pouvons que saluer la mémoire et le combat de notre regretté confrère et recommander vivement la réhabilitation posthume”. Le même appel a été déjà lancé par l’éminent chercheur Adel Ben Youssef, qui a repéré l’intellectuel et le militant docteur Salem Eschadely en fouinant notamment dans les Archives du Quai d’Orsay à Paris et les Archives Nationales de Tunisie pour rédiger son excellente thèse consacrée aux étudiants tunisiens dans les universités françaises de 1880 à 1956. Il terminait son article, paru dans la revue Es Sâdikiya (13) en ces termes : “Aujourd’hui, près d’un demi-siècle après l’Indépendance du pays, n’est-il pas temps de procéder à la réhabilitation posthume de ce prestigieux militant ? ” Ma voix rejoint la sienne et celles de feue Madame veuve Eschadely, de ses enfants, du Comité Directeur de la Société Tunisienne de Psychiatrie représentée par le professeur Saïda Douki, pour que justice soit rendue à l’illustre militant de l’Indépendance, par la pensée et l’action, le docteur Salem Eschadely.  Ahmed KHALED

(1) Note de la police spéciale n°741, 27 juin 1919. (2) Fac-similé de l’avis de réception d’une lettre expédiée par Salem Eschadely au Président Wilson à Paris, le 21 janvier 1919. (3) Le Populaire de Paris, quotidien socialiste, 27 mars 1919. (4) Préfecture de police, Bureau des Associations, 165.816, Paris 22 mai 1928. (5) Service des Renseignements, M.D/A.4.056, Paris, 16 mai 1928. (6) Note des services de renseignements, Police des Chemins de fer et de la Frontière, N° 2054, 17 mai 1919. (7) Rapport du Commissariat Général de la Sûreté Nationale française, bureau C.E. Lyon, 17 mai 1919. (8) Il s’agit de Mahmoud El Materi. (9) Ministère des Affaires étrangères, Afrique, N°852, 29août 1919. (10) Note de police, Surveillance politique indigène, 21 juin 1919 in Archives Nationales de Tunisie. (11) Note de police, Surveillance des suspects, 17 août 1919 in Archives Nationales de Tunisie. (12) Note de la police spéciale des Ports à Tunis, N°741, 27 juin 1919. (13) Revue Es-Sâdikiya, n°10, juin 2000.

 

Cette photo représente un groupe d'étudiants tunisiens, membres de l'AEMNA en 1930
Mis à jour ( Dimanche, 13 Septembre 2009 10:13 )  

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