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« Adieu Hédi ! » par Hakim Ben Hammouda

Hédi Guella nous a quittés cette semaine. A sa manière sur les pointes des pieds ! Pour ne pas nous déranger ! Comme à son habitude, il était discret et délicat avec nous ! Lorsque les voix se levaient dans les grandes discussions sur le meilleur des mondes ! Il ne quittait pas les salles enfumées tellement il adorait la compagnie des autres ! Ni ne demandait qu’on se taise pour écouter la voix du poète ! Il était très raffiné pour le faire ! Mais, se perdait dans ses pérégrinations et probablement partait en quête d’un air pour un poème qu’il avait en tête depuis quelques jours ! Hédi avait la grâce et la sensibilité des poètes ! Même ses rares colères ne duraient qu’un instant avant qu’il ne reparte nous expliquer un nouvel air ou une nouvelle ballade ! Son départ était à l’image de sa vie tout en douceur et en délicatesse afin de ne pas troubler ses amis et qu’il chérissait par-dessus tout !

Comme toute une génération nous avons connu Hédi Guella et sa voix douce et profonde dans les années 1970 lorsqu’il était étudiait en France. Il avait alors comme tous les jeunes rejoints les luttes des travailleurs immigrés en France et le combat du peuple palestinien. Mais, plus globalement il avait fait sien le combat de la gauche contre les régimes autoritaires et les mamelouks des temps modernes. C’est à cette époque que nous sont parvenus ses premières chansons comme « Babour Zammar », dont les paroles ont été écrites par Am Kmaies, travailleur immigré installé dans la ville de Grenoble et poète et artiste à ses heures perdues. Mais, Hédi sera aussi un des premiers à s’attaquer à la nouvelle poésie arabe et à des poètes comme Mahmoud Darwiche ou Samih Al-Kacem. Les mélodies de Hédi Guella nous parvenaient à l’université dans des cassettes sous les manteaux. Elles sont devenues rapidement des hymnes pour la jeunesse révoltée. Mais, surtout Hédi avec ses mélodies et son engagement sera le père fondateur de la chanson engagée ou militante tunisienne. Beaucoup de groupes et de chanteurs vont apparaître dans son sillage comme feu Hamadi Ladjimi, Mohamed Bhar, la troupe des colombes blanches ou un peu plus tard celle de la recherche musicale de Gabès. Cette chanson tunisienne engagée s’inscrivait dans un courant arabe dont les porte-drapeaux étaient Cheikh Imam Issa et Marcel Khalifé. Mais, cet engagement artistique s’inscrivait dans un bouillonnement et dans l’effervescence politique de la gauche démocratique et ses luttes contre les régimes autoritaires dans le monde arabe. Ces chanteurs animaient les grands rassemblements politiques et des milliers de jeunes et d’étudiants reprenaient à l’unisson leurs chansons et leurs hymnes portées par cette espérance collective d’une fin de la dictature et de l’injustice.

Hédi connaîtra son heure de gloire à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Le public tunisien a fini par le voir en public au théâtre de Carthage lors de la fameuse soirée de la poésie arabe en 1977 en présence des monstres sacrés de la poésie arabe : Mahmoud Darwiche et Nizar Kabani. Plus tard et avec la petite parenthèse démocratique du gouvernement Mzali au début des années 1980, Hédi est revenu en Tunisie et a animée quelques soirées mémorables dans les différents festivals. On se rappellera tous de cette fameuse émission de télévision en 1981 sur la chanson engagée où avec Marcel Khalifé et Anouar Brahem, il a tenu la dragée haute au maître incontesté de la musique tunisienne Ali Sriti médusé par l’audace de ses héritiers et leur rejet de sa thèse sur la neutralité de la musique et de l’art.

Plus tard, les années 1990 seront celles d’une traversée du désert de l’artiste. Une traversée qu’il a faite à sa manière en silence et en se réfugiant dans son monde intérieur rempli de poésie, de rythmes et surtout de grâce et d’émotion. C’est à cette période que j’ai côtoyé Hédi comme on l’appelait tous. Il avait déserté le monde des artistes et des galas pour exercer le métier qu’il a appris à l’université, l’interprétariat. Il était de toutes les grandes réunions des cénacles onusiens et j’aimais le retrouver le soir pour échapper aux grandes joutes des responsables politiques pour me réfugier avec lui dans le monde des poètes. Il acceptait de m’ouvrir et comme à son habitude sur les pointes des pieds sur une part de son âme et de son cœur. Il me parlait de sa famille qu’il chérissait, de ses amis palestiniens et à leur tête le plus célèbre d’entre-eux Abou Ammar, de ses démêlées avec le régime contre-culturel qui sévissait chez nous et qui lui interdisait les festivals et les rencontres avec le public. De ses rencontres où Hédi se laissait aller à parler presque en chuchotant par timidité de son quotidien que je me rendais compte de cette fragilité de la vie des poètes mais aussi de cette grande fierté et de leur grandeur d’âme. Nos dîners se prolongeaient souvent tard dans la nuit et lorsque les restaurants se vidaient de leurs derniers clients c’est le moment où Hédi retrouvait toute sa magie et me lisait ses derniers poèmes ou me fredonnait ses dernières compositions. Parfois, je m’approchais des cabines d’interprétariat et je regardais secrètement Hédi. Je voulais voir comment ce poète pouvait accepter cette vie de routine ! De loin je le voyais, il était perdu dans ses pensées avec un regard qui scrute l’horizon ! Secrètement, comme à son habitude, peut-être était-il en train de pester contre cet Orient qui laisse des poètes de sa trempe se démêler avec le quotidien et offre à des artistes de seconde zone gloire, reconnaissance et notoriété.

Plus tard, Hédi s’est de nouveau mis à écrire de nouvelles mélodies. Elles étaient empreintes de nostalgie et de mélancolie. Elles étaient intimistes comme celles de Mahmoud Darwiche après les refus successifs de son cœur de porter sa tristesse et son chagrin. C’était aussi comme un retour aux sources et Hédi ne cessait d’évoquer ses dernières années son père Am Hassen Guella le grand chanteur de musique religieuse. Comme si doucement il se préparait à le rejoindre et nous préparait, nous qui l’avons aimé et qu’il chérissait, à son départ !

Hédi est parti sur les pointes du pied comme à son habitude ! Il a eu au moins le temps de voir la chute des despotes. Que les temps seront longs en son absence et sa présence douce et délicate nous manquera ! Mais, il continuera à nous accompagner dans cette transition difficile avec sa voix douce profonde et à nous donnera espoir avec ses mélodies sensuelles et charnelles.

Le 19 mars 2012

 

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